Point de vue

« Se glisser dans l’existant pour le magnifier »

Quatre ans après la fin de la réhabilitation de l’hôpital Laennec, devenu le siège de Kering, l’architecte en chef et inspecteur général des Monuments historique Benjamin Mouton revient sur les principaux défis de ce chantier hors du commun.

Benjamin Mouton
Architecte en chef et inspecteur général des Monuments historique

Quel a été le plus grand défi rencontré pour la réhabilitation de l’hôpital ?

L’état du bâti était très préoccupant, parfois extrêmement dégradé. Au cours du XXème siècle, l’hôpital a évolué pour accueillir les malades, et certains travaux comme la création de planchers ou l’ouverture de fenêtres ont provoqué des dégâts assez épouvantables. Il y a donc eu une lourde remise en état de la structure même du bâtiment, de la maçonnerie et encore de la charpente. Surtout, les pierres de taille étaient très altérées. Réussir à s’approvisionner a d’ailleurs été très difficile ! Par chance, le gisement d’origine des pierres, dans l’Oise, existe toujours. Cela nous a permis de remplacer les pierres d’époque avec quasiment les mêmes matériaux.

Et les mêmes techniques de taille de la pierre, donc ?

Depuis l’Antiquité romaine, l’art de tailler la pierre est presque immuable, avec des outils et des techniques qui ont finalement très peu évolué jusqu’à la toute fin du XVIIIème. C’est curieux, un peu déroutant mais rassurant aussi, pour les artisans compagnons ! Pour le 40, rue de Sèvres, nous avons donc fait appel à des compagnons qui avaient fait leurs preuves sur des chantiers de rénovation prestigieux, à Notre Dame ou aux Invalides notamment. Pour la plupart, nous nous étions déjà croisés, et nous retrouver a grandement facilité le travail au quotidien !

Certaines parties du bâtiment avaient été démolies au fil du temps : sur quelles sources vous êtes-vous appuyé pour les reconstituer ?

Elles étaient bien maigres : quelques photos, des plans… Rien de très précis. Des anciens plans d’urbanisme de la ville nous ont indiqué l’implantation des bâtiments. Nous nous sommes également appuyés sur des photos datées du milieu du XXème siècle pour reconstituer les cuisines, démolies dans les années 1960. Parfois, il a fallu procéder par déduction. En analysant l’architecture, nous avons ainsi mis en évidence un certain nombre de symétries et de répétitions. Cela nous a permis de reconstituer de la manière la plus vraisemblable possible l’aile droite du bâtiment.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le 40, rue de Sèvres ?

Sur les aménagements généraux, la restauration des façades et des toitures, le résultat est très satisfaisant. Les salles voûtées sont extraordinaires et ce fut une grande joie de ce chantier de pouvoir les restituer. De leur côté, les jardins commencent à prendre de l’envergure. Il est encore trop tôt pour apprécier la rénovation dans sa globalité, car il faut attendre que le temps fasse son travail : les bâtiments ont un aspect « neuf » et ils doivent prendre peu à peu leur place dans le paysage parisien. Mais, compte tenu de l’état dans lequel se trouvait l’hôpital Laennec quand nous avons commencé le chantier, la transformation est assez évidente et nous sommes revenus de loin !

L’hôpital Laennec est le tout premier bâtiment classé à avoir été gratifié du label HQE : comment cela s’est-il traduit sur le chantier ?

Nous avons pris des dispositions particulières en matière d’isolation thermique et phonique, a fortiori sur les menuiseries, les planchers ou encore les murs. Globalement, il a fallu adapter le bâtiment à des règles contemporaines, en matière d’environnement ou de sécurité, qu’il n’avait jamais connues. Pas évident, mais nous y sommes parvenus !

Jardin Kering

Comment le groupe Kering a-t-il été associé au projet ?

Kering avait missionné son propre architecte qui avait toute latitude sur l’aménagement intérieur (cloisons, sols, peintures…) et nous avons travaillé ensemble sur de nombreux points. Grâce à Kering, nous avons pu rétablir la traversée entre les ailes Est et Ouest, qui était initialement bouchée par un ascenseur. Cela a permis de revenir au fonctionnement naturel de l’hôpital. Par ailleurs, j’avais imaginé le sous-sol actuel, sous la Cour d’honneur, pour y créer de grandes salles de réunion. La décision prise par Kering de redécouper cet espace en petites salles de réunion est très heureuse. Selon moi, la bonne architecture sait se glisser dans l’existant pour le magnifier.

Quel regard portez-vous sur l’inscription de l’hôpital au programme des Journées du Patrimoine ?

C’est une excellente initiative, car le pire pour un édifice, c’est d’être oublié ! L’hôpital Laennec, tel qu’il existe aujourd’hui mérite d’être montré et il est évident que les visiteurs auront plaisir à le découvrir.